Les services de renseignement marocains ont ciblé au moins 250 numéros de téléphone espagnols, selon une enquête approfondie publiée par le journal espagnol "El Confidencial". Cette investigation d'envergure, menée en collaboration avec 14 médias européens et coordonnée par l'organisation Forbidden Stories, a bénéficié du soutien technique spécialisé du Security Lab d'Amnesty International. Les conclusions de cette enquête affirment que le logiciel espion utilisé pour ces opérations était Pegasus, un outil de surveillance développé par la société israélienne NSO Group.
Les données analysées dans le cadre de cette investigation indiquent des tentatives de piratage, et il est important de noter qu'elles ne représentent pas nécessairement des infections réussies des appareils ciblés. L'enquête précise que « la preuve d'une infection réelle nécessite un examen médico-légal numérique de chaque appareil individuellement », soulignant la complexité de confirmer l'accès effectif aux données des victimes. Ces tentatives de piratage à l'aide du logiciel espion Pegasus se sont élevées à un total de 768, d'après les informations recueillies et analysées par les équipes d'investigation.
Opérations d'espionnage marocaines d'envergure
Selon les révélations de l'enquête, la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST), dirigée par Abdellatif Hammouchi, aurait géré les opérations d'espionnage. Cette entité interne aux services de renseignement marocains est désignée comme le principal acteur derrière ces activités de surveillance. Les tentatives de ciblage des personnalités de haut niveau, incluant des membres du gouvernement espagnol ou le président français Emmanuel Macron, auraient été spécifiquement dirigées par Fouad Ali El Himma, conseiller du Roi Mohammed VI, ce qui suggère une implication directe au plus haut niveau.
Il a été établi que le service de renseignement extérieur marocain (DGED) ne possédait pas directement le programme Pegasus. Cependant, l'enquête indique que la DGED aurait joué un rôle clé en suggérant des cibles potentielles au service de renseignement intérieur, la DGST, qui avait la capacité d'opérer le logiciel. Cette campagne d'espionnage des services de renseignement marocains aurait visé un nombre impressionnant de plus de 12 000 téléphones dans plus de vingt pays, démontrant l'ampleur et la portée internationale de ces opérations.
Cibles espagnoles, françaises et algériennes
Parmi les personnes ciblées par ces tentatives de piratage figuraient des figures publiques et des activistes. Le journaliste marocain Hicham Majdoubi, par exemple, a fait l'objet de pas moins de 42 tentatives de piratage, soulignant un intérêt marqué pour son activité. D'autres personnalités ont également été visées, notamment le journaliste Ali Lmrabet, connu pour ses positions critiques, l'activiste sahraouie Aminatou Haidar, figure emblématique de la défense des droits humains au Sahara occidental, et l'écrivain et universitaire sahraoui Mohamed Bashir Lahsen. Des responsables du Front Polisario ont également été inclus dans la liste des cibles, ce qui met en lumière les enjeux géopolitiques sous-jacents à ces opérations de surveillance.
L'enquête a également révélé que des diplomates algériens accrédités à Madrid à cette période, dont l'ancienne ambassadrice Taous Ferroukhi, figuraient parmi les cibles, ce qui ajoute une dimension diplomatique complexe aux révélations. Le piratage des téléphones du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez et de plusieurs ministres de son gouvernement a été ultérieurement confirmé par une enquête judiciaire supervisée par le juge espagnol José Luis Calama, attestant de la gravité des intrusions au plus haut niveau de l'État espagnol.
Contexte et implications des opérations de surveillance
Ces opérations de surveillance ont été enregistrées sur une période spécifique, entre mai 2018 et juin 2019, durant laquelle de nombreuses cibles auraient été visées par les tentatives de piratage. Cependant, l'utilisation du logiciel espion par le Maroc ne s'est pas limitée à cette période. Les investigations ont montré que le Maroc a continué d'utiliser le logiciel espion Pegasus jusqu'à la fin de l'année 2021, prolongeant ainsi la période d'activité de surveillance suspectée sur plusieurs années. Ce prolongement indique une utilisation persistante et prolongée de l'outil par les services de renseignement marocains, soulevant des questions sur la durée et l'étendue de leurs capacités de surveillance numérique.
Les révélations de cette enquête soulignent les risques posés par l'utilisation de logiciels espions sophistiqués comme Pegasus par des États, notamment en termes de respect de la vie privée, de liberté de la presse et de relations diplomatiques. La confirmation de ces tentatives de piratage, en particulier celles visant des chefs d'État et des diplomates, met en lumière les défis croissants auxquels sont confrontés les gouvernements et les citoyens face aux capacités de surveillance numérique avancées.