Réseaux criminels : L'aéroport d'Alger, plaque tournante d'un trafic d'or sophistiqué vers la Turquie

Des réseaux criminels organisent un trafic d'or et de devises étrangères vers des pays considérés comme des havres de contrebande, utilisant notamment l'aéroport international Houari Boumediene d'Alger comme plaque tournante. Cet aéroport est devenu un centre névralgique pour un réseau sophistiqué de passeurs d'or et de commerce illégal du métal jaune. Une enquête a été déclenchée suite à un incident survenu le 19 février 2025.

Ce jour-là, des agents de la police des frontières ont intercepté le vol TK0654 à destination de l'aéroport international d'Istanbul. Le passager, identifié comme B. Reda, a été appréhendé au point de contrôle « Dahab », situé à la porte 07 du terminal ouest T4. Cette interpellation a mis en lumière l'ampleur et la complexité des opérations de contrebande qui transitent par cette infrastructure aéroportuaire clé.

Les méthodes de contrebande détaillées

L'or et les devises étrangères non déclarées ont été découverts dissimulés dans les chaussures, les sous-vêtements et les poches intérieures d'une ceinture en tissu du passager interpellé. Quatorze lingots d'or, totalisant un poids de 9,590 kg, ont été saisis lors de cette opération. Parmi les devises étrangères confisquées figuraient plus de 10 000 Euros, 3065 Livres Turques, 200 Livres Sterling, 400 Livres Égyptiennes, 200 Riyals Saoudiens et 700 Dirhams des Émirats Arabes Unis. La valeur marchande de l'or saisi est estimée à environ 15 milliards de Dinars Algériens. Ces découvertes détaillées témoignent de l'ingéniosité des méthodes employées par les contrebandiers pour échapper à la vigilance des autorités.

Selon les informations recueillies, B. Reda aurait caché des lingots d'or de plus petite taille dans une ceinture médicale. Les lingots plus volumineux, pesant chacun 2 kg, étaient dissimulés dans des chaussures de sport de pointure 43. Il est également rapporté que B. Reda aurait ramené de Turquie trois parures en or d'un poids de 80g lors de son dernier voyage de retour avant son arrestation, sans les déclarer aux autorités douanières. Cette pratique de non-déclaration des bijoux importés s'inscrit également dans le cadre des activités illégales.

Dans d'autres cas, B. Reda serait impliqué dans le retour de petites quantités de bijoux en or, allant jusqu'à 200g, en Algérie. Ces articles auraient été déclarés à l'aide de fausses factures, prétendument achetées auprès de connaissances. Les investigations indiquent par ailleurs qu'A. Bilal aurait remis 360g d'or à B. Reda pour être transportés vers la Turquie. Cette quantité s'inscrit dans un total de 3 kg d'or que A. Bilal aurait fait passer en contrebande entre 2024 et 2025. Ces éléments soulignent l'existence d'un réseau de collaborateurs et de complices dans l'acheminement de l'or.

Le rôle des complicités internes

L'or traité serait ensuite réintroduit et acheminé vers des bijouteries, avec la complicité d'employés, notamment du personnel de sécurité de l'aéroport. Des responsables et agents de sécurité de l'aéroport auraient perçu des avantages, des cadeaux et des sommes allant jusqu'à 400 millions de centimes pour faciliter la contrebande. Ces complicités internes sont cruciales pour le bon déroulement des opérations de trafic. B. Reda aurait fait passer de l'or en contrebande pour son neveu, l'agent de sécurité B. Sidi Ali, qui lui aurait fourni des fonds pour acheter de l'or usagé destiné à être fondu et transformé en lingots pour l'exportation vers Istanbul.

Un agent de sécurité de l'aéroport, identifié comme Houssam, aurait facilité le passage de l'or en le réceptionnant à l'extérieur de l'aéroport et en le faisant entrer, afin que B. Reda puisse le récupérer dans la salle de prière ou les toilettes. B. Reda aurait versé à Houssam 5 millions de centimes par kilogramme d'or pour ses services. Pour la contrebande de devises étrangères, Houssam et B. Reda auraient partagé la différence de taux de change, maximisant ainsi leurs profits mutuels. B. Reda aurait versé à Houssam un total de 400 millions de centimes pour ses services, ce qui l'aurait aidé à acquérir une voiture Hyundai Accent blanche, illustrant les bénéfices tangibles de cette collaboration illégale. B. Reda a été appréhendé après avoir reçu des lingots d'or de Houssam dans les toilettes et s'est vu demander de retirer ses chaussures par un autre agent, ce qui a mené à la découverte de la contrebande. Enfin, B. Slimane Ammar aurait fourni à B. Reda entre 500g et 1 kg d'or pour le transport vers la Turquie, avec pour instruction de le livrer au bureau de la société Azrou, révélant d'autres ramifications du réseau.

Le parcours du contrebandier 'B. Reda'

Le contrebandier présumé B. Reda se procurait de l'or usagé auprès de citoyens, le faisait fondre, puis le transformait en lingots avant de le transporter vers Istanbul. Ce passager présentait un historique de voyages significatif, effectuant en moyenne quatre à cinq trajets par mois entre l'Algérie et la Turquie de début 2023 à 2025, principalement via l'aéroport Houari Boumediene. Cette fréquence de voyages témoigne de l'intensité de ses activités de contrebande. B. Reda était enregistré comme commerçant pour la vente au détail de bijoux et de montres dans la wilaya de Blida, ce qui lui conférait une couverture légale pour ses activités illicites. Il opère également une bijouterie et un atelier de fabrication d'or à Blida, des structures qui facilitaient la transformation et la gestion de l'or.

Lors de son interpellation, B. Reda a avoué avoir tenté de faire passer en contrebande 9,590 kg d'or et des devises étrangères vers la Turquie à bord d'un vol de Turkish Airlines. Il gérait une bijouterie et un atelier de fabrication d'or à Blida. Toutefois, B. Reda a affirmé que seulement 6 kg de l'or saisi lui appartenaient, le reste appartenant à d'autres commerçants, ce qui suggère une opération à plus grande échelle impliquant plusieurs acteurs.

Dans le cadre de cette affaire, T. Mallik aurait remis à B. Reda un total de 2 kg d'or pour un transport vers la Turquie entre 2024 et 2025, avec instruction de le livrer à une personne nommée Issa. L. Samir aurait également confié à B. Reda 1300g de l'or saisi, après lui avoir déjà remis 2 kg pour un envoi en Turquie destiné à Issa. De même, B. Cherif aurait fourni à B. Reda 230g de l'or confisqué, ayant précédemment fait passer par lui 2 kg d'or vers la Turquie pour une livraison à une personne nommée Mezher. Ces transactions multiples avec différents individus soulignent la nature organisée et étendue du réseau de contrebande. Enfin, il est allégué que B. Farid aurait reçu 500g d'or de B. Reda pour un transport vers la Turquie, ce qui met en évidence un flux bidirectionnel de l'or ou une répartition des tâches au sein du réseau.

Le circuit international de l'or

L'or de contrebande était transformé dans des ateliers clandestins en Turquie sous la marque « Goldy Italian », selon les informations recueillies. Les lingots d'or étaient destinés à être livrés à des bureaux de fabrication de bijoux à Istanbul, notamment à la succursale « Goldy Italian ». En Turquie, des propriétaires de bureaux recevaient les lingots d'or de contrebande et les transformaient en bijoux (bracelets, colliers, boucles d'oreilles) conformément aux spécifications de B. Reda. Ces bijoux fabriqués étaient ensuite renvoyés en Algérie pour être vendus dans le magasin de B. Reda, complétant ainsi le cycle de blanchiment et de commercialisation illégale.

À l'aéroport d'Istanbul, les lingots d'or de contrebande n'étaient pas soumis à un scan au départ, selon l'enquête, ce qui facilitait grandement leur passage vers la Turquie. Le coût du retour des bijoux manufacturés en Algérie s'élevait à environ 1600 dollars américains par kilogramme, payés d'avance en Turquie, ce qui représente une dépense significative mais nécessaire pour réintroduire la marchandise sur le marché algérien. Des propriétaires de bureaux en Turquie communiquaient la disponibilité des marchandises via WhatsApp et organisaient leur livraison en Algérie par l'intermédiaire d'individus non identifiés à moto, souvent dans des lieux prédéfinis comme Bab El Oued. Cette méthode de livraison discrète et rapide permettait d'éviter les contrôles douaniers. Des bijoux en or manufacturés étaient également introduits clandestinement en Algérie via des itinéraires terrestres irréguliers depuis des pays voisins tels que la Tunisie et la Libye, démontrant la diversité des canaux de contrebande utilisés par les réseaux criminels pour contourner les autorités.

Implications judiciaires et futures

L'affaire sera présentée au tribunal d'El Harrach à Alger ce dimanche 2 août 2026. Les accusations portées incluent la contrebande, l'importation illégale de bijoux en or, le blanchiment d'argent et des violations de la réglementation des changes. Ces chefs d'accusation multiples reflètent la complexité et la gravité des activités illicites menées par B. Reda et ses complices.

Les autorités ont également rapporté que B. Reda se serait livré à des activités de contrebande similaires en utilisant les mêmes méthodes depuis 1990. Le dossier a été transféré au Service Central de Lutte contre le Crime Organisé pour la poursuite des investigations, indiquant que cette affaire est considérée comme un cas de criminalité organisée majeure. B. Reda, pour sa part, affirme avoir recours à cette méthode de contrebande depuis 2011, ce qui, si cela est avéré, suggère une longue carrière dans le trafic illégal et une persistance dans l'utilisation de ces réseaux sophistiqués.