La pertinence intemporelle de Malek Bennabi face aux crises mondiales

Alors que les crises mondiales se multiplient et que les paradigmes établis sont remis en question, l'œuvre de Malek Bennabi, penseur algérien influent du XXe siècle, est réexaminée avec une acuité particulière pour sa pertinence continue. Ce réexamen intervient dans un contexte de défis géopolitiques contemporains sans précédent, notamment après des engagements militaires coûteux et des bouleversements sociaux profonds qui ont remodelé le paysage international. À titre d'exemple frappant de ces coûts, les États-Unis ont ainsi dépensé la somme colossale de 2 300 milliards de dollars en Afghanistan entre 2001 et 2021, illustrant l'ampleur des ressources mobilisées dans des conflits dont l'issue reste incertaine.

Malek Bennabi, avec une prescience remarquable, avait anticipé dès 1972 le déclin inévitable du bloc soviétique, établissant un parallèle éclairant avec l'effondrement historique des Qarmates. Cette analyse profonde a précédé la dissolution de l'URSS en 1991, confirmant la justesse de sa grille d'analyse des dynamiques civilisationnelles. Les conséquences de ces interventions et de ces effondrements ne se limitent pas aux sphères politiques et économiques, mais se manifestent également par des répercussions sociales dévastatrices. En Irak, après l'invasion de 2003, une proportion alarmante de 40 % de la classe professionnelle a été contrainte à l'exil, illustrant des conséquences sociales profondes et durables sur le tissu même de la société. Cette perte de capital humain et intellectuel pèse lourdement sur la capacité d'une nation à se reconstruire et à prospérer.

Diagnostiquer l'effondrement civilisationnel

Malek Bennabi a formulé en 1956, dans son ouvrage fondamental L’Afro-asiatisme, une analyse selon laquelle la crise mondiale ne découlait pas d'une simple succession d'événements, mais plutôt d'un manque criant d'alternatives viables aux impasses existantes. Cette analyse soulignait l'absence de voies nouvelles, de solutions innovantes et de systèmes de pensée et d'organisation capables de transcender les limites atteintes par les modèles dominants. Pour Bennabi, le monde était engagé dans une trajectoire où les anciennes solutions ne suffisaient plus, et où de nouvelles approches tardaient à émerger.

Le penseur algérien a également affirmé en 1972, avec une vision poétique et percutante, que le dernier tiers du XXe siècle s'apparentait à une rivière se rapprochant de son embouchure, grossie inexorablement par des affluents convergents. Cette métaphore puissante illustrait non seulement une période de bouleversements majeurs mais aussi l'accumulation progressive et l'interconnexion de phénomènes sociaux, politiques et économiques qui convergeraient vers un point de non-retour ou de transformation radicale. L'image de la rivière suggère une force inéluctable, une dynamique qui s'accélère à mesure qu'elle approche de son terme, soulignant l'intensité des défis et des changements qui attendaient le monde.

Bennabi percevait l'Occident, après les traumatismes des deux guerres mondiales qui avaient ravagé le continent et ébranlé ses fondements, comme une civilisation ayant épuisé ses motivations spirituelles profondes. Selon lui, cette perte de dynamisme religieux et moral n'était pas une simple régression, mais entraînait un déclin intrinsèque de sa capacité à innover, à se renouveler et à inspirer. Il décrivait cette situation comme une phase d'épuisement interne, une sorte de fatigue existentielle, et ce, malgré des manifestations extérieures de puissance matérielle et technologique qui pouvaient masquer cette érosion fondamentale. Pour Bennabi, la force d'une civilisation résidait moins dans sa capacité militaire ou économique que dans la vitalité de ses idées et de ses valeurs.

La révolution de 1979 en Iran est née d'une idée-force indigène, selon les analyses de l'époque. Cet événement a démontré avec force la capacité d'une civilisation à générer un mouvement de transformation profond et radical, solidement ancré dans ses propres valeurs culturelles, religieuses et historiques. L'Iran, en tant que civilisation, compte plus de cinq mille ans d'existence, ce qui, d'après certains observateurs, a contribué de manière significative à la résilience remarquable et à la spécificité unique de ses dynamiques politiques et sociales. Cette profondeur historique et culturelle a permis au pays de puiser dans ses propres ressources intellectuelles et spirituelles pour forger son destin. Les conceptions de Malek Bennabi sur le rôle clé des idées, des motivations internes et de la vitalité spirituelle dans le développement ou le déclin des sociétés trouvent ainsi un écho particulièrement pertinent et éclairant dans l'analyse de tels événements historiques et culturels complexes.

Le monde post-guerres : déséquilibres et impasses

Les conséquences des interventions militaires et des retraits précipités se sont manifestées de manière dramatique dans diverses régions. Le retour au pouvoir des Talibans en Afghanistan est survenu de manière inattendue après le retrait des forces américaines du pays, illustrant la fragilité des constructions étatiques imposées de l'extérieur. Cet événement a souligné la difficulté, voire l'impossibilité, d'implanter durablement des modèles politiques sans une adhésion profonde des populations locales et sans prendre en compte les réalités culturelles et historiques.

L'invasion de l'Irak en 2003 a eu des répercussions d'une ampleur cataclysmique, bien au-delà de la simple chute d'un régime. Elle a entraîné le démantèlement complet de son État, le pillage systématique de ses musées, symboles de son riche patrimoine millénaire, l'élimination brutale de sa classe intellectuelle, et la dissolution immédiate de son armée, créant un vide sécuritaire et institutionnel immense. Les conséquences de cette désintégration ont été la montée de l'insurrection, le chaos, et l'émergence de groupes extrémistes, plongeant le pays dans une instabilité prolongée.

La destruction de Bagdad en 2003, avec son cortège de violences et de destructions, rappelle de manière poignante les événements tragiques de 1258, lorsque les Mongols ont également détruit la ville, alors centre florissant de la civilisation islamique. Cette résonance historique note la répétition des cycles de violence et de destruction, et l'impact dévastateur des conflits sur les centres civilisationnels. Ces parallèles historiques mettent en lumière la vulnérabilité des sociétés face aux forces destructrices, qu'elles soient internes ou externes.

Au Liban, l'architecture politique du pays, reposant sur un confessionnalisme institutionnel hérité directement du mandat français, a paradoxalement organisé la paralysie comme mode de gouvernement. Ce système, censé garantir un équilibre entre les différentes communautés religieuses, a en réalité figé les divisions et rendu toute décision politique majeure extrêmement difficile, conduisant à une gouvernance inefficace et à une accumulation des crises. Les attaques par pagers et talkies-walkies en septembre 2024 au Liban ont fait 32 morts et plus de 3 250 blessés, illustrant la fragilité persistante de la sécurité et la complexité des conflits dans la région. Cet événement a mis en évidence la vulnérabilité des infrastructures et la capacité de déstabilisation par des moyens inattendus.

La colonisabilité et le retrait hégémonique

Les dynamiques géopolitiques contemporaines, marquées par la multiplication des guerres par procuration, l'incapacité manifeste à clore les conflits, la tendance croissante à la dédollarisation de l'économie mondiale et l'expansion significative des BRICS, confirment avec force l'analyse prémonitoire de Malek Bennabi formulée dès 1956 concernant le retrait hégémonique occidental. Ces phénomènes indiquent un rééquilibrage des puissances et une remise en question de l'ordre mondial unipolaire.

La région du Moyen-Orient est un théâtre privilégié de ces tensions. Israël a bombardé le Liban à au moins dix-huit reprises distinctes entre 1982 et 2024, soulignant l'intensité et la fréquence des conflits. Entre octobre 2023 et novembre 2024, une période particulièrement tendue, 3 445 Libanais sont morts et 400 000 ont été déplacés, témoignant de l'impact humain dévastateur de ces affrontements. Le Yémen, un pays de 33 millions d'habitants, est dévasté depuis 2015 par une guerre par procuration qui a entraîné une catastrophe humanitaire sans précédent. Entre 150 000 et 377 000 personnes sont décédées au Yémen, selon les estimations d'ACLED, et 4,5 millions de personnes ont été déplacées, illustrant l'ampleur de la souffrance. Entre octobre 2023 et avril 2024, les Houthis ont lancé plus de 160 drones et missiles vers Israël et des navires de guerre, ajoutant une dimension maritime aux tensions régionales et perturbant le commerce international.

Les États du Golfe incarnent un déséquilibre maximal dans la triade civilisationnelle de Bennabi : la richesse matérielle sans les idées directrices ou les motivations spirituelles profondes. Cette situation les rend particulièrement vulnérables aux influences extérieures et limite leur capacité à générer un projet civilisationnel autonome. Le Golfe a acheté 400 milliards de dollars d'armements américains en une décennie, illustrant une dépendance sécuritaire et une orientation vers une puissance matérielle déconnectée d'une vision intellectuelle ou culturelle forte. Les Accords d'Abraham, signés le 15 septembre 2020, ont redessiné les alliances régionales, mais n'ont pas résolu les problèmes fondamentaux de la région. Malek Bennabi qualifiait la question de Palestine de la plus importante de l'histoire moderne de l'Islam, soulignant son rôle central dans la conscience collective du monde musulman et au-delà.

La portée des idées de Bennabi

Entre 2001 et 2023, aucune des nations « libérées » par la force n'a produit une démocratie durable, selon les observations rigoureuses des dynamiques post-conflit. Cette réalité, souvent ignorée ou minimisée, contraste de manière frappante avec les attentes initiales et les promesses de transformation démocratique. La chute du mur de Berlin en 1989 avait, à l'époque, alimenté une vision optimiste, voire triomphaliste, d'un triomphe inéluctable et universel de la démocratie libérale comme modèle politique ultime. Cependant, même Fukuyama, l'un des principaux théoriciens de cette « fin de l'histoire », a concédé en 2022 que la démocratie libérale n'était pas intrinsèquement triomphante, reconnaissant les défis et les limites de ce modèle. Ce constat lucide met en perspective les prévisions antérieures d'un ordre mondial unifié et homogène.

L'élargissement des BRICS à six nouveaux membres, décidé lors de son sommet à Johannesburg en août 2023, illustre également de manière concrète l'émergence de nouvelles dynamiques géopolitiques et la contestation du leadership occidental. Cette expansion renforce l'idée d'un monde multipolaire et remet en question l'hégémonie d'un modèle unique de développement politique et économique. Les idées de Bennabi, qui mettait l'accent sur la nécessité pour les civilisations de retrouver leur propre dynamique interne et de résister à la « colonisabilité » – cette propension à être dominé de l'extérieur – trouvent ainsi une résonance particulière dans ce paysage international en pleine mutation. Sa pensée offre des outils précieux pour comprendre les forces profondes qui façonnent le monde contemporain, loin des lectures superficielles et des pronostics hâtifs.

La perspicacité de Malek Bennabi réside dans sa capacité à diagnostiquer les maux des sociétés non occidentales et à anticiper les évolutions du monde, en se basant sur une compréhension holistique des civilisations. Son œuvre invite à une réflexion critique sur les notions de progrès, de développement et de souveraineté, et elle reste un guide essentiel pour naviguer dans les complexités des crises mondiales actuelles. En plaçant l'idée, la culture et la spiritualité au cœur de l'analyse des trajectoires civilisationnelles, Bennabi offre une perspective qui transcende les approches purement matérialistes ou géopolitiques, et propose une voie pour la renaissance des sociétés confrontées à l'épuisement des modèles existants.