La Pertinence Durable de Malek Bennabi Face aux Crises Mondiales

مالك بن نبي: عبقري جزائري في مواجهة بربرية العالم المعاصر (الجزء الثاني)
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Cet article constitue le second volet d'une série analysant la pensée de Malek Bennabi, penseur algérien, et sa pertinence face aux crises mondiales actuelles. Dès 1956, Malek Bennabi avait anticipé le déclin hégémonique des puissances occidentales et l'émergence inéluctable d'un ordre mondial multipolaire, selon des analyses contemporaines de son œuvre. Le philosophe algérien, connu pour ses réflexions profondes sur les civilisations et leurs dynamiques, nourrissait par ailleurs une admiration pour le philosophe français Descartes, figure emblématique de la rationalité occidentale. Malek Bennabi reconnaissait également la contribution significative de la science islamique médiévale à la rationalité occidentale, soulignant ainsi les liens historiques et les interdépendances intellectuelles entre ces différentes traditions. Ses analyses, écrites il y a plusieurs décennies, continuent de fournir un cadre d'interprétation pertinent pour les défis géopolitiques et sociétaux contemporains.

Le Cadre Analytique de Bennabi

Le dictionnaire analytique de Malek Bennabi intègre cinq outils conceptuels fondamentaux qui structurent sa pensée et permettent d'appréhender les phénomènes de société et les interactions civilisationnelles. Ces outils sont : la colonisabilité, qui explore la prédisposition d'une société à être colonisée ; le triangle civilisationnel, qui examine les interrelations entre l'homme, le sol et le temps dans la construction d'une civilisation ; l'universalisme, qu'il critique dans ses manifestations hégémoniques ; la lutte idéologique, qu'il considère comme un moteur essentiel de l'histoire ; et enfin, le tuyau de la trahison, concept qui désigne la vulnérabilité interne d'une société face aux influences et manipulations externes.

Dans son ouvrage « Horizons Algériens » datant de 1964, Malek Bennabi analyse de manière prémonitoire comment une victoire militaire, si elle est dénuée d'une préparation idéologique solide et d'une vision sociétale claire, peut engendrer un vide social. Ce vide, selon lui, est finalement réoccupé par les forces du colonisateur, même après son départ physique, par le biais de structures de pensée ou d'organisation sociale qu'il a laissées en place. Cette observation résonne avec des situations contemporaines, notamment le cas de l'Afghanistan, où la complexité de la reconstruction post-conflit a mis en lumière l'importance clé d'un cadre idéologique endogène.

Les États-Unis ont dépensé 2 300 milliards de dollars en Afghanistan entre 2001 et 2021, selon des chiffres rapportés par diverses sources. Le Costs of War Project de l'Université Brown a spécifiquement documenté les coûts budgétaires et les obligations associées aux guerres américaines depuis le 11 septembre jusqu'à l'exercice fiscal 2022, offrant une vue d'ensemble des investissements massifs engagés. Après le retrait américain en 2021, les Talibans ont rapidement regagné le pouvoir en Afghanistan, illustrant pour certains observateurs, la difficulté de stabiliser une nation et d'y implanter durablement des institutions sans un cadre idéologique endogène fort et accepté par la population. La vision de Bennabi sur la colonisabilité et le vide idéologique prend ici une résonance particulière, suggérant que l'absence d'une idée-force nationale peut laisser le champ libre à des dynamiques préexistantes ou à des forces externes.

La structure politique du Liban, caractérisée par un confessionnalisme institutionnel hérité du Mandat français, offre un autre exemple des défis que Bennabi aurait pu analyser. Ce système, selon Malek Bennabi et de nombreux analystes contemporains, entrave le développement harmonieux et la cohérence nationale, organisant la paralysie comme mode de gouvernance. Cette fragmentation politique et sociale, profondément enracinée dans le système, laisse le pays vulnérable aux influences externes et aux ingérences régionales, empêchant l'émergence d'une souveraineté pleine et entière.

Les Cicatrices des Interventions Externes

L'invasion de l'Irak en 2003 est présentée comme un exemple frappant d'universalisme, masqué sous les appellations de droits de l'homme et de démocratisation. Cette intervention, prétendument destinée à instaurer un ordre nouveau, a en réalité désorganisé profondément la société irakienne. Elle fait écho à des événements historiques lointains mais significatifs pour la pensée de Bennabi, le penseur algérien ayant cité la destruction de Bagdad par les Mongols en 1258 comme un choc fondateur du déclin post-Almohade du monde islamique. Cet événement historique a marqué un tournant, symbolisant la vulnérabilité d'une civilisation face à une force extérieure dévastatrice. Après l'invasion de 2003, les conséquences humaines et sociales ont été dramatiques : 40 % de la classe professionnelle irakienne a été déplacée de force, selon des données rapportées, privant le pays d'une part clé de ses compétences et de son capital humain.

Plus récemment, la région a été le théâtre de nouvelles escalades de violence. Des attaques contre des pagers et des radios au Liban en septembre 2024 ont causé la mort de 32 personnes et blessé plus de 3250 individus, illustrant la fragilité persistante de la sécurité régionale. Ces incidents s'inscrivent dans un contexte de tensions prolongées : Israël a bombardé le Liban à au moins dix-huit reprises entre 1982 et 2024, selon des statistiques compilées, soulignant l'intensité et la récurrence des conflits. Entre octobre 2023 et novembre 2024, les conséquences de ces affrontements ont été désastreuses pour la population libanaise, avec 3445 décès et 400 000 personnes déplacées à l'intérieur du pays, exacerbant la crise humanitaire et économique.

Le Yémen est quant à lui le théâtre d'une guerre par procuration depuis 2015, affectant une population de 33 millions d'habitants et provoquant l'une des pires crises humanitaires du monde. Les estimations des décès au Yémen varient considérablement, entre 150 000 et 377 000 selon l'ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project), reflétant l'ampleur du désastre humain. Actuellement, 4,5 millions de personnes sont déplacées au Yémen, forcées de fuir leurs foyers en raison des combats. Dans ce contexte, les Houthis ont lancé plus de 160 drones et missiles vers Israël et des navires entre octobre 2023 et avril 2024, d'après des relevés, ajoutant une dimension régionale au conflit. Robert Nicholson, dans un article intitulé « The Unconquerable Islamic World » publié dans le Wall Street Journal le 19 août 2021, a apporté une perspective sur ces dynamiques régionales complexes, suggérant une résilience des sociétés face aux tentatives de domination extérieure.

Civilisations Face à l'Universalisme

Malek Bennabi écrivait dès 1956 que la crise mondiale découlait de chemins menant à des impasses, une observation qui résonne encore aujourd'hui face aux multiples défis globaux. Bennabi est décrit comme anti-universalisme, et non anti-Occident. Sa critique visait les prétentions à l'universalité d'un modèle unique, souvent imposé, plutôt que la civilisation occidentale en elle-même. Il a d'ailleurs défendu un dialogue islamo-chrétien, comme en témoigne sa référence à la résistance de l'Émir Abd al-Qadir al-Jazairi entre 1832 et 1847, figure emblématique de la résistance algérienne qui a su allier foi et ouverture. Selon Robert Nicholson, dans une analyse de 2021, l'Occident a échoué en raison de son désir de voir les humains comme égaux et interchangeables, ignorant la religion et la culture comme des réalités non négociables. Cette perspective rejoint l'idée de Bennabi selon laquelle chaque civilisation possède une spécificité et une « idée d'elle-même » qui ne peut être effacée.

La civilisation iranienne s'étend sur plus de cinq mille ans, témoignant d'une profondeur historique et culturelle exceptionnelle. La révolution iranienne de 1979 fut portée par une idée-force nationale, profondément enracinée dans l'histoire et l'identité du pays, et non importée ou empruntée d'un modèle étranger. Ce caractère endogène de sa transformation politique et sociale est un exemple de la capacité d'une civilisation à générer son propre mouvement. Francis Fukuyama a déclaré en 2022 que la démocratie libérale n'était pas intrinsèquement victorieuse, remettant en question l'idée d'une fin de l'histoire et d'un modèle politique universellement triomphant. Cette observation fait écho aux analyses de Bennabi sur les limites de l'universalisme. Le trumpisme, par exemple, est caractérisé comme une hégémonie se défendant en détruisant ses propres fondations pluralistes, illustrant les tensions internes au sein même des sociétés occidentales et la fragilité des idéaux démocratiques face à des forces centrifuges.

Déséquilibres Contemporains et Perspectives

La guerre contre l'Iran en février 2026 est citée comme une confirmation que l'universalisme, dans sa forme agressive, s'attaque aux civilisations dotées d'une idée d'elles-mêmes, c'est-à-dire celles qui possèdent une identité forte et une vision autonome de leur destin. Cette confrontation met en lumière la difficulté pour certains acteurs de tolérer l'existence de modèles de développement ou de sociétés qui ne s'alignent pas sur une norme prétendument universelle. Une analyse rapporte que les États du Golfe incarnent un déséquilibre extrême, caractérisé par une abondance de biens et de personnes, fruit de richesses naturelles considérables et d'une main-d'œuvre importante, mais paradoxalement une pauvreté d'idées, suggérant un manque d'innovation intellectuelle ou de vision stratégique indépendante.

Ces mêmes États du Golfe ont été le théâtre des Accords d'Abraham, de la normalisation avec Israël et de l'acquisition de 400 milliards de dollars d'armements américains en une décennie. Ces développements géopolitiques complexes et ces investissements massifs dans l'armement soulignent les dynamiques de puissance et les alliances changeantes dans la région, souvent influencées par des intérêts externes. Amir Nour est l'auteur de l'ouvrage « The Brutality of Our Century: The War on Palestine and the Last Western Man », publié en 2026, qui aborde ces dynamiques régionales avec une perspective critique, analysant les implications des conflits et des politiques occidentales sur le monde arabe. Lala Bachtoula, journaliste algérienne indépendante et analyste géopolitique, apporte également une perspective précieuse sur ces évolutions, enrichissant la compréhension des enjeux contemporains à travers le prisme des analyses de Malek Bennabi. La pensée de Bennabi, avec ses outils conceptuels et ses anticipations, demeure ainsi un guide essentiel pour déchiffrer les complexités du monde actuel.